Un livre d’une centaine de pages
rempli d’anecdotes de son quotidien à la tête d’une centaine de personnes
(environ 65 équivalents temps plein) et une petite centaine de résidents, pour
donner à voir ce qui se passe derrière les murs de telles structures, loin des
« clichés ». L’occasion de montrer toutes les émotions que peut
traverser un chef d’établissement, à contre-pied de « l’image que peuvent
véhiculer les médias », tiraillé entre les institutions, les familles des
résidents et les salariés.
Vous étiez infirmière, puis cadre
de santé et enfin directrice d’Ehpad. Comment en êtes-vous arrivée là ?
« J’adore les personnes
âgées. Devenir directrice d’Ehpad était un choix. C’est un beau métier,
inspirant, il y a tellement de choses à faire. J’ai repris des études pour le
devenir et j’ai mis sept ans à atteindre cet objectif. »
À vous lire, on comprend que c’est
un exercice difficile, presque d’équilibriste.
« C’est un exercice difficile,
extrêmement exigeant et humain qui mobilise des valeurs et de l’énergie. Cet
investissement-là, les gens ne le voient pas. Quand on est directeur d'EHPAD, on est coincé entre les institutions qui sont nos
financeurs, des injonctions parfois déconnectées de la réalité du terrain, les
familles des résidents, majoritairement bienveillantes, et les salariés de tous
les niveaux d’instruction et d’éducation, dont une minorité en croisade contre
toute forme d’autorité. On est constamment en train d’éteindre le feu.
Ce sont aussi toutes les nuits blanches : quand, en pleine crise Covid, vous ne savez pas qui va être malade. Ou quand vous ne savez pas si vous aurez le lendemain assez de personnel pour faire tourner votre maison alors que les résidents n’arrêtent pas d’être vieux et malades les dimanches et jours fériés. »
« La crise sanitaire n’a pas duré un an, mais quatre dans les
Ehpad »
Pourquoi avoir écrit ce
livre ?
« Nous étions à peine sortis de la crise Covid durant laquelle les Ehpad ont été sous le feu des projecteurs que Victor Castanet publiait son livre Les Fossoyeurs, alors qu’on était crevés. J’en ai eu marre que les gens imaginent que quand vous êtes directeur d’Ehpad, vous êtes un parfait technicien du chiffre, vous êtes là pour encaisser votre chèque à la fin du mois et qu’il n’y a rien : pas d’affect, pas d’humanité, juste un froid détachement. Je voulais exprimer toutes les émotions qui nous traversent : les effondrements, les larmes, les questionnements, la peur et la douleur… Les moments de joie, de plaisir aussi.
J’ai commencé à écrire en 2022
parce que je me suis dit : « Ce qu’on a vécu ce n’est pas
commun. » Les gens ont vu ce qu’ont dit les médias, or ce n’est pas tout à
fait juste. J’ai voulu rétablir la vérité, avec ma vision de l’intérieur de mon
Ehpad : ce n’est pas ce qui s’est passé dans tous les Ehpad. Mon livre a
une vertu thérapeutique : il fallait que j’écrive pour clore ce chapitre
de ma carrière. »
Vous parlez surtout des années de
la crise sanitaire, du manque de soutien de la part de l’Agence régionale de
santé que vous avez ressenti.
« La crise sanitaire n’a pas
duré un an, mais quatre dans les Ehpad. Et cela, tout le monde l’ignore. Toutes
ces mesures mises, enlevées, remises… ont engendré beaucoup de fatigue. À
chaque vague épidémique, c’était une nouvelle surcharge de travail pour les
soignants. Tout cela, les gens ne l’ont pas vu. En Ehpad, cela a accéléré
l’épuisement. »
Un exemple pour illustrer les
difficultés de cette période ?
« L’obligation vaccinale a
fait du mal aux gens : certains ont quitté la structure contraints et
forcés, en raison de leurs convictions. J’ai reçu, dans mon bureau, une
personne en pleurs. Elle était irréprochable et ne comprenait pas cette obligation
qu’elle refusait. Que voulez-vous faire face à ce désarroi ? Vous perdez
un personnel précieux et valeureux dont vous avez besoin, car vous n’avez pas
pléthore de candidats et vous ne pouvez rien faire. C’est dur, ça m’a coûté de
faire cela. »
Quels sont les bons côtés du
métier ?
« Notre rôle est de répondre
au besoin de sécurité des résidents. Et de les accompagner dans leur quotidien
sans qu’ils ne souffrent de la solitude grâce à la vie communautaire et sans
qu’ils ne soient en rupture avec la société. Quand je vois le sourire sur les
visages des résidents, c’est réussi. La mission, c’est de leur apporter du
bonheur, pas en grande pompe, mais des petits moments de joie et de sourire.
L’Ehpad n’est pas une demeure où on attend la mort. Il y a de la vie, de la
fête, du plaisir…
Les bons côtés, c’est aussi quand
les familles, qui n’avaient pas la possibilité d’accompagner leur parent, vous
remercient de l’avoir accompagné. Ou encore quand le personnel est
reconnaissant de l’aider à grandir encore. »
« J’ai arrêté, car cela ne faisait plus sens »
Pourquoi avez-vous décidé de
quitter ce métier ?
« Directeur d’Ehpad est une
fonction de management de projet. C’est ce qui m’animait. Au bout de 11 ans, je
me suis rendu compte que je n’en faisais plus du tout, car j’étais préoccupée
par l’urgence du quotidien, notamment des ressources humaines. J’ai arrêté,
car cela ne faisait plus sens. »
Que retenez-vous de vos 11 années à
la tête de cet Ehpad ?
« J’en retiens du bonheur et
du plaisir. Et j’avais envie de partager cela. Le président qui m’a accompagné
a toujours été à l’écoute et bienveillant, il m’a aidée à progresser durant ces
11 années dans l’accompagnement des gens. Sans son oreille attentive et ses
conseils, je n’aurais pas tenu aussi longtemps. René Bandol a beaucoup compté
pour moi. Je suis contente d’avoir travaillé à ses côtés. »
Et maintenant, avez-vous
tourné la page du soin ?
« Je reste dans l’univers de
la santé que je n’ai jamais voulu quitter, mais à mon compte. J’accompagne la
santé physique et mentale des entrepreneurs et des dirigeants en m’appuyant sur
un réseau de spécialistes partenaires. Leurs problématiques sont celles que
j’ai connues pendant 11 ans. Ça me plaît beaucoup, je me sens utile et j’ai
retrouvé le sens [perdu à la fin de mes années en Ehpad]. »
« Je tire, depuis 2017, la
sonnette d’alarme »
À son départ de la direction de
l’Ehpad en septembre 2024, Virginie Puel a écrit une
lettre ouverte aux députés du Grand Est pour espérer voir
les choses changer. « Un plan politique est attendu depuis la nuit
des temps, rappelle l’ancienne directrice. Il faut que les pouvoirs publics
interrogent les experts et spécialistes de la question pour monter un vrai plan
d’accueil et d’accompagnement de ces personnes. Il faut écouter les directeurs
d’Ehpad. »
Alors qu’en 2025, la France a
enregistré plus de décès que de naissances et
qu’on sait que la population est vieillissante, Virginie Puel a vu arriver ces
dernières années « des personnes de plus en plus âgées et de plus en plus
dégradées physiquement et cognitivement. À ce rythme, les Ehpad vont
devenir des mouroirs, car les politiques du maintien à domicile n’ont pas eu
les moyens nécessaires », constate la professionnelle de santé.
Des solutions à foison
Des solutions, Virginie Puel dit
« en avoir à foison », comme tous ses confrères. Pour elle, la prise
en charge de la personne âgée doit être globale pour éviter la récurrence des
hospitalisations et raccourcir leur durée. « Car un problème va en
engendrer un autre. Il faut donc des postes de gériatres dans tous les centres
hospitaliers », préconise-t-elle. Elle aimerait également voir se créer,
selon le modèle scandinave, un comité senior dans chaque commune pour
appréhender ces questions : accompagnement des seniors, évolution de l’urbanisme
peu adapté aux fauteuils roulants…
Mais le point le plus préoccupant
reste peut-être le recrutement de personnel, point pour lequel elle « tire
la sonnette d’alarme depuis 2017 auprès de l’Agence régionale de santé. L’ARS
n’a pas de baguette magique. Mais on souffre de l’image véhiculée par les
médias qui fatigue les personnes encore motivées. Chaque fois
qu’on parle des Ehpad, on parle de scandales,
de ce qui ne va pas. On n’évoque jamais ce qui se fait de beau. »
Les nombreuses offres de postes au
sein de l’Eurométropole facilitent la mobilité des salariés. « On ne
parvient plus à fidéliser les soignants. Avec pour conséquence une perte de la
connaissance des résidents, des projets », constate l’ancienne directrice
qui rappelle que « les disparités de traitement de salaire sont le nerf de
la guerre ». La professionnelle constate que les jeunes diplômés se
tournent davantage vers l’hôpital et que les postulants en Ehpad le font par
obligation plus que par vocation.
Mais selon elle, l’un des enjeux se joue au niveau des boîtes d’intérim qui « permettent aux gens de définir leur planning, sans les contraintes du métier ». Sans oublier les absences. « Lorsque trois intérimaires sur cinq soignants devant venir travailler ne viennent pas, les habitudes de vie ne sont pas respectées, la toilette du résident n’a pas lieu », regrette-t-elle tout autant que les familles de résidents, tout en étant démunie.
Propos
recueillis par Véronique Kohler pour les DNA du 12 janvier 2026
Les Ehpad ne sont pas des mouroirs ! Récit d’une directrice au cœur
battant de Virginie Puel. JDH Éditions. 14,95 euros. Livre disponible
sur des sites de ventes en ligne et sur commande dans les librairies