mardi 20 janvier 2026

« J’ai voulu rétablir la vérité » : Virginie Puel (Bac TL 1996) décrit ce qu’est la direction d’un EHPAD

 Virginie Puel a quitté, après onze années, la direction d’un d’établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) privé à but non lucratif (à différencier des Ehpad associatifs et de ceux à but lucratif) de l’Eurométropole de Strasbourg, la Voûte étoilée à Bischheim, en septembre 2024. Afin de tourner complètement la page, elle vient de publier chez JDH Éditions Les Ehpad ne sont pas des mouroirs ! Récit d’une directrice au cœur battant. 

Un livre d’une centaine de pages rempli d’anecdotes de son quotidien à la tête d’une centaine de personnes (environ 65 équivalents temps plein) et une petite centaine de résidents, pour donner à voir ce qui se passe derrière les murs de telles structures, loin des « clichés ». L’occasion de montrer toutes les émotions que peut traverser un chef d’établissement, à contre-pied de « l’image que peuvent véhiculer les médias », tiraillé entre les institutions, les familles des résidents et les salariés. 

Vous étiez infirmière, puis cadre de santé et enfin directrice d’Ehpad. Comment en êtes-vous arrivée là ?

  « J’adore les personnes âgées. Devenir directrice d’Ehpad était un choix. C’est un beau métier, inspirant, il y a tellement de choses à faire. J’ai repris des études pour le devenir et j’ai mis sept ans à atteindre cet objectif. »

À vous lire, on comprend que c’est un exercice difficile, presque d’équilibriste.

« C’est un exercice difficile, extrêmement exigeant et humain qui mobilise des valeurs et de l’énergie. Cet investissement-là, les gens ne le voient pas. Quand on est directeur d'EHPAD, on est coincé entre les institutions qui sont nos financeurs, des injonctions parfois déconnectées de la réalité du terrain, les familles des résidents, majoritairement bienveillantes, et les salariés de tous les niveaux d’instruction et d’éducation, dont une minorité en croisade contre toute forme d’autorité. On est constamment en train d’éteindre le feu.

Ce sont aussi toutes les nuits blanches : quand, en pleine crise Covid, vous ne savez pas qui va être malade. Ou quand vous ne savez pas si vous aurez le lendemain assez de personnel  pour faire tourner votre maison alors que les résidents n’arrêtent pas d’être vieux et malades les dimanches et jours fériés. »

« La crise sanitaire n’a pas duré un an, mais quatre dans les Ehpad »

Pourquoi avoir écrit ce livre ?

« Nous étions à peine sortis de la crise Covid durant laquelle les Ehpad ont été sous le feu des projecteurs que Victor Castanet publiait son livre Les Fossoyeurs, alors qu’on était crevés. J’en ai eu marre que les gens imaginent que quand vous êtes directeur d’Ehpad, vous êtes un parfait technicien du chiffre, vous êtes là pour encaisser votre chèque à la fin du mois et qu’il n’y a rien : pas d’affect, pas d’humanité, juste un froid détachement. Je voulais exprimer toutes les émotions qui nous traversent : les effondrements, les larmes, les questionnements, la peur et la douleur… Les moments de joie, de plaisir aussi.

J’ai commencé à écrire en 2022 parce que je me suis dit : « Ce qu’on a vécu ce n’est pas commun. » Les gens ont vu ce qu’ont dit les médias, or ce n’est pas tout à fait juste. J’ai voulu rétablir la vérité, avec ma vision de l’intérieur de mon Ehpad : ce n’est pas ce qui s’est passé dans tous les Ehpad. Mon livre a une vertu thérapeutique : il fallait que j’écrive pour clore ce chapitre de ma carrière. »

Vous parlez surtout des années de la crise sanitaire, du manque de soutien de la part de l’Agence régionale de santé que vous avez ressenti.

« La crise sanitaire n’a pas duré un an, mais quatre dans les Ehpad. Et cela, tout le monde l’ignore. Toutes ces mesures mises, enlevées, remises… ont engendré beaucoup de fatigue. À chaque vague épidémique, c’était une nouvelle surcharge de travail pour les soignants. Tout cela, les gens ne l’ont pas vu. En Ehpad, cela a accéléré l’épuisement. »

Un exemple pour illustrer les difficultés de cette période ?

« L’obligation vaccinale a fait du mal aux gens : certains ont quitté la structure contraints et forcés, en raison de leurs convictions. J’ai reçu, dans mon bureau, une personne en pleurs. Elle était irréprochable et ne comprenait pas cette obligation qu’elle refusait. Que voulez-vous faire face à ce désarroi ? Vous perdez un personnel précieux et valeureux dont vous avez besoin, car vous n’avez pas pléthore de candidats et vous ne pouvez rien faire. C’est dur, ça m’a coûté de faire cela. »

Quels sont les bons côtés du métier ?

« Notre rôle est de répondre au besoin de sécurité des résidents. Et de les accompagner dans leur quotidien sans qu’ils ne souffrent de la solitude grâce à la vie communautaire et sans qu’ils ne soient en rupture avec la société. Quand je vois le sourire sur les visages des résidents, c’est réussi. La mission, c’est de leur apporter du bonheur, pas en grande pompe, mais des petits moments de joie et de sourire. L’Ehpad n’est pas une demeure où on attend la mort. Il y a de la vie, de la fête, du plaisir…

Les bons côtés, c’est aussi quand les familles, qui n’avaient pas la possibilité d’accompagner leur parent, vous remercient de l’avoir accompagné. Ou encore quand le personnel est reconnaissant de l’aider à grandir encore. »

« J’ai arrêté, car cela ne faisait plus sens »

Pourquoi avez-vous décidé de quitter ce métier ?

« Directeur d’Ehpad est une fonction de management de projet. C’est ce qui m’animait. Au bout de 11 ans, je me suis rendu compte que je n’en faisais plus du tout, car j’étais préoccupée par l’urgence du quotidien, notamment des ressources humaines. J’ai arrêté, car cela ne faisait plus sens. »

Que retenez-vous de vos 11 années à la tête de cet Ehpad ?

« J’en retiens du bonheur et du plaisir. Et j’avais envie de partager cela. Le président qui m’a accompagné a toujours été à l’écoute et bienveillant, il m’a aidée à progresser durant ces 11 années dans l’accompagnement des gens. Sans son oreille attentive et ses conseils, je n’aurais pas tenu aussi longtemps. René Bandol a beaucoup compté pour moi. Je suis contente d’avoir travaillé à ses côtés. »

  Et maintenant, avez-vous tourné la page du soin   ?

« Je reste dans l’univers de la santé que je n’ai jamais voulu quitter, mais à mon compte. J’accompagne la santé physique et mentale des entrepreneurs et des dirigeants en m’appuyant sur un réseau de spécialistes partenaires. Leurs problématiques sont celles que j’ai connues pendant 11 ans. Ça me plaît beaucoup, je me sens utile et j’ai retrouvé le sens [perdu à la fin de mes années en Ehpad]. »

« Je tire, depuis 2017, la sonnette d’alarme »

À son départ de la direction de l’Ehpad en septembre 2024, Virginie Puel a écrit une lettre ouverte aux députés du Grand Est pour espérer voir les choses changer. « Un plan politique est attendu depuis la nuit des temps, rappelle l’ancienne directrice. Il faut que les pouvoirs publics interrogent les experts et spécialistes de la question pour monter un vrai plan d’accueil et d’accompagnement de ces personnes. Il faut écouter les directeurs d’Ehpad. »

Alors qu’en 2025, la France a enregistré plus de décès que de naissances et qu’on sait que la population est vieillissante, Virginie Puel a vu arriver ces dernières années « des personnes de plus en plus âgées et de plus en plus dégradées physiquement et cognitivement. À ce rythme, les Ehpad vont devenir des mouroirs, car les politiques du maintien à domicile n’ont pas eu les moyens nécessaires », constate la professionnelle de santé.

Des solutions à foison

Des solutions, Virginie Puel dit « en avoir à foison », comme tous ses confrères. Pour elle, la prise en charge de la personne âgée doit être globale pour éviter la récurrence des hospitalisations et raccourcir leur durée. « Car un problème va en engendrer un autre. Il faut donc des postes de gériatres dans tous les centres hospitaliers », préconise-t-elle. Elle aimerait également voir se créer, selon le modèle scandinave, un comité senior dans chaque commune pour appréhender ces questions : accompagnement des seniors, évolution de l’urbanisme peu adapté aux fauteuils roulants…

Mais le point le plus préoccupant reste peut-être le recrutement de personnel, point pour lequel elle « tire la sonnette d’alarme depuis 2017 auprès de l’Agence régionale de santé. L’ARS n’a pas de baguette magique. Mais on souffre de l’image véhiculée par les médias qui fatigue les personnes encore motivées. Chaque fois qu’on parle des Ehpad, on parle de scandales, de ce qui ne va pas. On n’évoque jamais ce qui se fait de beau. »

Les nombreuses offres de postes au sein de l’Eurométropole facilitent la mobilité des salariés. « On ne parvient plus à fidéliser les soignants. Avec pour conséquence une perte de la connaissance des résidents, des projets », constate l’ancienne directrice qui rappelle que « les disparités de traitement de salaire sont le nerf de la guerre ». La professionnelle constate que les jeunes diplômés se tournent davantage vers l’hôpital et que les postulants en Ehpad le font par obligation plus que par vocation.

Mais selon elle, l’un des enjeux se joue au niveau des boîtes d’intérim qui « permettent aux gens de définir leur planning, sans les contraintes du métier ». Sans oublier les absences. « Lorsque trois intérimaires sur cinq soignants devant venir travailler ne viennent pas, les habitudes de vie ne sont pas respectées, la toilette du résident n’a pas lieu », regrette-t-elle tout autant que les familles de résidents, tout en étant démunie.

Propos recueillis par Véronique Kohler pour les DNA du 12 janvier 2026

Les Ehpad ne sont pas des mouroirs ! Récit d’une directrice au cœur battant de Virginie Puel. JDH Éditions. 14,95 euros. Livre disponible sur des sites de ventes en ligne et sur commande dans les librairies