mardi 19 novembre 2024

Féris Barkat (bac 2020) , le Strasbourgeois qui met l'écologie au cœur des banlieues


 Originaire des quartiers strasbourgeois, Féris Barkat, militant pour le climat, est devenu en quelques mois une figure médiatique des enjeux climatiques en banlieue. Entre l’Alsace et Paris, il enchaîne réunions, plateaux TV, et travail pour Banlieues Climat, l’association qu’il a cofondée.

 Difficile de suivre le rythme de Féris Barkat, une pile électrique chargée à bloc… et pressé par le changement climatique. S’il court après le temps à seulement 22 ans, c’est qu’il a pris conscience de l’urgence climatique et que le sujet le ronge de façon intime : « J’ai eu le déclic en 2022, quand ma mère a été diagnostiquée d’une tumeur cérébrale. » Le jeune Strasbourgeois stoppe ses études à la prestigieuse London School of Economics pour s’occuper d’elle. « Je prends conscience de l’exposition à la pollution dans les quartiers car elle vivait à l’Elsau [un quartier de Strasbourg longé par l’autoroute, N.D.L.R.]. Les corrélations ne sont pas démontrables, mais l’exposition aux particules fines, aux problèmes d’alimentation, ça joue. » Bâtiments vieillissants et parfois mal isolés, pollution issue des grandes routes périphériques, précarité alimentaire : les quartiers de Strasbourg et d’ailleurs sont souvent les oubliés de la politique environnementale de la Ville. « C’est souvent les habitants de banlieues et des quartiers populaires qui sont en première ligne des problèmes environnementaux », observe Corentin Souci, un proche de Féris.

 Soutien parisien et européen

La population qui y vit est mal informée, remarque aussi Aymen Hamidi, habitant de Hautepierre et formateur à Banlieues Climat : « Le fait de ne pas savoir, c’est problématique. À Hautepierre, quand je parle écologie, on me répond ramassage des déchets, etc. Mais j’explique aux gens que c’est bien plus que cela, c’est un enjeu global, qui concerne les industries, les émissions de gaz à effet de serre, l’utilisation des ressources naturelles, et bien plus encore. »

Un constat qui se concrétise par la création de Banlieues Climat, fondée par Féris avec notamment le rappeur parisien Sefyu en 2022. Très vite, le jeune Alsacien attire l’attention sur les réseaux sociaux. Blagueur, charmeur, intellectuellement brillant… il devient rapidement la coqueluche des médias, le représentant idéal du sujet climatique dans les banlieues, capable de mobiliser des contingents d’amis et d’acteurs institutionnels. Le projet est rapidement soutenu par la Ville de Paris, la Fondation de France et l’European Climate Foundation. Aujourd’hui, il consacre 100 % de son temps à Banlieues Climat dont il est salarié, partageant sa vie entre Paris et Strasbourg.

L’association met sur pied des formations de « sept à huit heures », sensibilisant des centaines de jeunes en France dans « une vingtaine de villes ». Le jeune homme a convaincu la maire de Strasbourg, Jeanne Barseghian, d’en faire autant. « Strasbourg était la ville où on a formé le plus de monde, toujours gratuitement, mais sans subvention », grince-t-il. Depuis, la municipalité a ouvert le portefeuille pour une collaboration.

 Tir au but avec Hollande

À Strasbourg, Banlieues Climat compte une dizaine de référents-formateurs, une quinzaine à Paris. À Mulhouse, le projet trouve également de l’écho. « Notre force c’est l’expertise scientifique : on s’est formé au ministère de la Transition écologique. […] Le projet maintenant c’est d’ouvrir une école de formation diplômante, de niveau bac +2 à +3. On va récupérer les locaux d’une école à Saint-Ouen pour expérimenter. » Elle doit être inaugurée le 12 octobre.

 Pour faire connaître son action, il multiplie les coups de force médiatiques. L’automne dernier, il

convainc François Hollande de venir à Koenigshoffen, où il a grandi, pour décrocher une subvention de la fondation « La France s’engage », dont s’occupe l’ancien président. L’ancien chef de l’État viendra shooter dans un ballon sur le terrain de foot du quartier , offrant une image parfaite aux médias qui immortalisent la scène. Le journal Les Échos lui décerne le titre de leader positif de l’année. « Là, je gère des journalistes qui harcèlent tout le monde pour me parler ! », s’amuse-t-il à l’arrière de la Twingo qui le conduit à travers Strasbourg pour son prochain rendez-vous. On ne compte plus les articles et reportages à son sujet. « Je suis très fatigué par tout cet emballement. Je dis souvent en rigolant que, dans deux ans, je prends ma retraite ! »

Pressé entre les détails d’un voyage à organiser et une réunion pour trouver des locaux, il détaille sa vision à vitesse grand V : « Mon but n’est pas de sauver le monde. C’est de permettre de rêver et de créer de l’espoir dans les banlieues et les quartiers populaires. » L’écologie devient pour l’association un levier vers « l’émancipation » des habitants : « L‘émancipation, c’est quand Aymen forme des députés à l’Assemblée nationale sur les questions écologiques. C’est montrer que nous aussi on maîtrise ces sujets. » Une revanche personnelle : « J’ai une histoire très forte avec mon grand-père qui s’est battu pour la France pendant la Seconde Guerre mondiale, dans le 3 régiment de tirailleurs algériens. J’ai le sentiment qu’il y a quelque chose qui nous est dû et qu’on a un manque de reconnaissance. C’est pour ça que j’ai conscientisé les inégalités très tôt. »

 À Hautepierre, quand je parle écologie, on me répond ramassage des déchets, etc. Mais j’explique aux gens que c’est bien plus que cela, c’est un enjeu global…

Lui-même se voit comme un rescapé : « A l’école, j’avais de bonnes notes, mais ce qui m’intéressait c’était de sortir avec mes potes. C’est une prof au collège qui m’a sorti de fréquentations problématiques et m’a permis d’intégrer “Sturm”. J’avais un prof de philo au lycée, Reza Moghaddassi, qui m’a passionné. J’ai développé une conscience sociale, j’organisais des rencontres avec des députés et des ouvriers. »

Un goût pour le débat assorti d’un charisme naturel : il serre les paluches, sourit, a un petit mot pour chacun. On a presque l’impression de suivre la campagne électorale d’un futur candidat… même s’il se défend de nourrir une telle ambition. « La politique ? Ça ne m’intéresse pas du tout », jure-t-il, se défiant de tout engagement partisan.

Pourtant, lors des législatives de juin, le jeune homme prend la parole publiquement. S’il remarque que dans les quartiers, « les gens n’en ont rien à foutre de voter », comme il le dit à Libération , le jeune homme déplore les tentatives de récupération du vote des banlieues. « La gauche appelle la banlieue à la rescousse [face au RN, N.D.L.R.] mais nous demander de sauver une société dont on a été exclu, ce n’est pas possible », tance-t-il sur le plateau de C ce Soir sur France 5.

Ce qui ne l’empêche pas, fin juin, de faire projeter une fresque géante de l’artiste Artemile sur la façade de l’Assemblée nationale, qui représente les luttes des générations d’immigrés pour leurs droits. « La lutte ne s’essoufflera jamais », lance-t-il à « l’extrême droite aux portes du pouvoir ».

Depuis les législatives, le jeune homme assume désormais une forme d’engagement public : avec 200 000 personnes qui le suivent sur TikTok et X, « je n’ai plus trop le choix ! ».

 Il s’infiltre au Palais de Tokyo

Son autre cheval de bataille, celui de diffuser l’art dans les milieux plus éloignés. Fin janvier, il investit des locaux du quartier de l’Elsau pour organiser une exposition sauvage d’art pour « faire venir le musée là où il n’est pas ».

Il remet le couvert quelques mois plus tard et organise un happening au Palais de Tokyo à Paris. « Avec la complicité du directeur, on est entrés en pleine nuit pour y déposer une toile de l’artiste Artemile : “Pour la culture, pour le futur”. Ce qui était un symbole très fort. » L’infiltration fait le buzz sur les réseaux sociaux. Et séduit en haut lieu : « Le Palais de Tokyo m’a proposé d’intégrer le conseil d’administration de son fonds de dotation. Ça va me permettre de flécher les futurs investissements, voir comment on peut soutenir de nouvelles expos et des projets hors les murs. […] Il y a une autocensure dans les banlieues, les gens se disent : les musées, c’est pas pour nous. Mais si le beau est accaparé par une classe sociale, les autres sont privées d’une esthétique. » Faire bouger les lignes, vite et dans l’urgence, le mode d’action d’une jeunesse qui ne veut plus regarder ailleurs.

 Quelques dates

  • 2002 : naissance à Strasbourg
  • Décembre 2022 : création de l’association Banlieues Climat
  • Octobre 2024 : ouverture d’une école à Saint-Ouen

 Extrait des DNA du 29 septembre 2024 par Florent Potier

Pour en savoir plus:

https://bonpote.com/feris-barkat-on-parle-a-ceux-qui-ne-se-retrouvent-pas-dans-le-discours-embourgeoise-de-lecologie/

Et au Gymnase... 

Laure Birckel, Florence Malhamé et Hélène Vonesch, professeurs du Gymnase engagées dans le projet « Vert l’Europe » ont invité Féris Barkat et son équipe à animer un atelier sur le théme.

Voici son retour :

- On a fini la journée de l'atelier rincées mais bien contentes que BANLIEUES CLIMAT ait décentré, parfois bousculé un peu nos élèves, et leur ait surtout transmis une énergie incroyable.
- Nous aussi (en tout cas moi) avons été un peu "bousculées" par nos trois formateurs : j'ai pris un (petit) coup de vieux, mais voir d'autres démarches et d'autres postures, ça fait du bien !
- Banlieues Climat nous associe au montage d'un concours d'éloquence Banlieues Climat x Vert l'Europe : on a hâte ! Et même si c'est encore du travail, ça vaut le coup.
- Les élèves ont de réelles attentes par rapport à la justice climatique et surtout veulent créer des solutions
- mais surtout c'est toujours émerveillant de laisser les initiatives émerger et de voir à quel point les élèves (et en fait tout le monde) ont des idées originales, stimulantes et tellement d'envies ! Il faut faire confiance et offrir des espaces d'engagement.

De prochaines étapes sont prévues :
 - la venue de Lucie Pélissier pour une série d'ateliers consacrés à la médiatisation du projet et à la construction d'un documentaire.
- une conférence au Lieu D'Europe intitulée "Comment par du climat ?"
- la finalisation du voyage, pour lequel nous avons de supers coups de pouce.